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Le rapport Kriegel sur la violence et la pornographie à la télévision
Le 6 juin 2002, le ministre de la Culture confiait une mission d’évaluation, d’analyse et de propositions à une commission de trente-six personnalités représentatives du monde des médias, de l’éducation, de la médecine et du droit, présidée par Mme Blandine Kriegel.
« La dérive de la violence dans notre société républicaine démocratique particulièrement attachée à la liberté est un phénomène dont nous avons pris lentement et récemment conscience. Que nous est-il arrivé ? Comment avons-nous laissé filer les incivilités, les agressions et s’installer une situation particulièrement dommageable aux plus fragiles : les pauvres, les femmes, les enfants ? »
Cette interrogation faisait l’ouverture du rapport « La violence à la télévision » remis au ministre quelques semaines plus tard.
Pour la première fois un rapport officiel sur la violence dans les médias faisait un constat lucide et bien documenté.
Malheureusement, les premières mesures proposées étaient très faibles et n’ont même pas été suivies.
Les méfaits de la violence à la télévision confirmés, de faibles mesures proposées
Le rapport de la commission Kriegel sur la violence à la télévision confirme de façon catégorique les graves méfaits qu’engendrent les images violentes ou pornographiques.
Cet aspect très positif du rapport n’a pas été suffisamment souligné par les médias, et pour cause. Ceux-ci continuent à observer un grand silence sur les études scientifiques menées de par le monde qui établissent un lien entre l’exposition répétée aux images de la télévision et l’augmentation de la violence.
La crainte du lobby de la pornographie a été la plus forte. Malgré de très intéressantes constatations, les mesures proposées sont faibles. Croyant aux capacités de « l’autorégulation », la Commission Kriegel a choisi de façon explicite de ne pas recommander, dans son rapport, l’interdiction de la pornographie à la télévision.
Sans doute conscients de la faiblesse de leurs recommandations, les rapporteurs terminent par cet avertissement : « La Commission estime que si toutes ces solutions qui ont été largement approuvées dans le cadre des débats qu’elle a organisés n’étaient pas appliquées dans une durée probatoire d’un an, elle demande que des mesures plus drastiques soient alors prises ».
Malheureusement, les mesures proposées par la commission Kriegel ne sont pas de nature à résoudre le problème et à apporter une protection efficace aux enfants et aux jeunes adultes. De plus elles n’ont pratiquement pas été appliquées.
— Mais pourquoi donc la pornographie et la violence à la télévision sont-elles si soigneusement protégées ?
Comment les propositions du rapport Kriegel ont été enterrées
Le rapport Kriegel sur la protection des mineurs vis-à-vis des méfaits de la télévision dénonce une situation qui est déjà bien connue. Il affirme l’ « effet net de l’impact de la diffusion de spectacles violents sur le comportement des plus jeunes… » et rappelle que déjà plus de 3 500 études scientifiques de par le monde concluent aux effets nocifs de la répétition des images violentes ou pornographiques sur les enfants. Et d’affirmer avec raison que « personne aujourd’hui ne peut plus prétendre l’ignorer ». Malheureusement, les très faibles propositions avancées par le rapport sont de fait déjà enterrées.
En effet, trois députés UMP ont déposé alors une proposition de loi. L’Assemblée nationale a donc débattu de cette proposition le jeudi 12 décembre 2002. Bien que les débats aient duré quatre heures, ils n’ont abouti à rien de concret. La proposition de loi relative à la « protection des mineurs contre la diffusion de programmes violents ou pornographiques » à la télévision ne contenait que deux articles :
– le premier article visait à instituer un double cryptage pour les films violents et pornographiques, et à donner au CSA un pouvoir de sanction financière ;
– l’autre article entendait faire entrer le ministère de la Famille au sein de la Commission de classification des films, tout en modifiant les procédures de vote.
Mais pourquoi ont-ils si peur de s’attaquer à la pornographie ?
La proposition de loi n’a pas fait l’unanimité et elle a même semé la zizanie au sein de la majorité. Le président de l’UMP est venu demander la suspension de la séance afin d’organiser une meilleure concertation. Donc, après plus de trente amendements et à l’issue de quatre heures de débat, la séance s’est terminée sans que les députés aient seulement examiné l’article de la loi concernant le double cryptage des films.
Le ministre de la Culture, Jean-Jacques Aillagon, trouve suffisants les dispositifs de protection des mineurs qui existent déjà. Il affirme à propos des programmes violents : « Des dispositions existent déjà dans les conventions entre les chaînes et le CSA pour limiter ces types de programmes ».
En bref, le rapport Kriegel a vite été oublié et n’a pas été suivi. Pourtant ce rapport signale « un retard de la France par rapport à ses voisins européens dans la mise en place d’instruments de régulation à la fois efficaces et consentis par tous les partenaires contre le développement de cette violence ».
Seule la mobilisation constante et prolongée des électeurs regroupés en associations à fort pouvoir de pression pourra enfin faire prendre conscience aux députés de leur obligation morale à voter des lois qui bannissent la pornographie des médias.
C’est la pornographie qui est protégée, pas les enfants !
Le rapport de la Commission Kriegel est extrêmement lucide sur la constatation des effets nocifs de la violence et de la pornographie dans les médias. Ce constat n’a pas été souligné par les journalistes, et pour cause. Nous publions ci-dessous d’autres extraits très intéressants.
« (...) Reprenant à son compte de nombreux travaux sur l’enfant et la télévision, Julien Cohen-Solal souligne l’importance de l’influence de la télévision sur l’enfant et en particulier la nocivité des trop longues heures passées devant la télévision. Un document du Conseil de l’Europe, datant de 1995, révélait que le temps passé par les enfants devant la télévision se situait entre une heure quinze par jour pour les enfants de moins de 5 ans et deux heures cinquante-cinq pour les 10-14 ans. Aux USA, ces chiffres sont allés jusqu’à quatre heures quotidiennes et on a pu constater des lésions sur les coudes des enfants qui regardaient la télévision allongés par terre.
« Observant que les chercheurs ont été unanimes pour montrer que la télévision fait partie de l’écologie naturelle chez l’enfant moderne et qu’elle exerce une attraction particulière puisque, tout petit, le bébé est déjà attiré par les points brillants qui bougent, Julien Cohen-Solal a rappelé que le bébé est formaté pour la tétée et non pour la télé, et qu’il est très dommageable que les enfants puissent la voir en moyenne deux heures par jour, surtout seuls le matin. Cela a des conséquences en matière de sommeil. [Les écrans] provoquent notamment de la somnolence des enfants à l’école.
« Rappelant que l’image est caractérisée par une force intrusive particulière, il conclut aux effets parfaitement nuisibles de la vision des images violentes à la télévision, comme si, dit-il, le malaise engendré par ces images était validé par les adultes. Parmi ces images violentes, il faut compter des images pornographiques qui constituent une forme d’effraction violente dans l’intimité affective des enfants par l’exposition trop précoce à la sexualité des adultes. Julien Cohen-Solal reprend la conclusion du chercheur américain Gerbner déjà cité :
« L’environnement d’images violentes finit par produire une société dans laquelle la violence réelle n’est plus considérée comme quelque chose d’évitable, mais comme une fatalité et où chacun se sent bientôt le devoir d’être violent avec les autres parce qu’il est persuadé que les autres ne vont pas tarder à l’être avec lui. »
Source : Benoît Bemelmans, Violence et pornographie : les ravages

